« C'est étrange, l'amitié. Alors qu'en amour, on parle d'amour, entre vrais amis on ne parle pas d'amitié. L'amitié, on la fait sans la nommer ni la commenter. C'est fort et silencieux. C'est pudique. C'est viril. C'est le romantisme des hommes. Elle doit être beaucoup plus profonde et solide que l'amour pour qu'on ne la disperse pas sottement en mots, en déclarations, en poèmes, en lettres. Elle doit être beaucoup plus satisfaisante que le sexe puisqu'elle ne se confond pas avec le plaisir et les démangeaisons de peau. En mourant, c'est à ce grand mystère silencieux que je songe et je lui rends hommage. »
« Adolf H. contemplait pensivement le soleil amorcer sa descente derrière l'horizon. Il aimait le moment où la nature devient un artiste inspiré, risquant des colorations aberrantes, osant des ciels vert pomme, orange, braise, risquant toutes les teintes de son nuancier en l'espace d'une demi-heure. »
« L'artiste raté, l'ancien clochard, le soldat incapable de prendre du galon, l'agitateur de brasserie, le putchiste d'opérette, l'amant vierge des foules, l'Autrichien devenu allemand au prix d'une astuce administrative prenait la tête d'un des pays les plus riche et les plus cultivés d'Europe.
Il avait crié tellement fort que certains l'avaient entendu. Ils avaient voté pour lui.
Il avait crié tellement fort que certains l'avaient trouvé ridicule. Ils s'étaient laissé manoeuvré par lui.
Cent fois, mille fois, il avait pourtant proclamé ses démons : détruire les Juifs, supprimer les communistes, se venger de la France, s'étendre à l'est, puis à l'ouest... Il avait toujours dit que la guerre était un droit, que la guerre serait nécessaire. Jamais personne n'avait joué un jeu si agressif et si clair. Jamais personne n'avait fait de la haine l'unique ressort de la politique. On l'avait trouvé convainquant. On l'avait trouvé grotesque. Mais presque personne ne l'avait trouvé dangereux. Comment peut-on se montrer aussi sourd ? Hitler n'était pas un menteur. Il livrait avec franchise ses vérités obscènes. Et cela même le protégeait. Car les hommes sont habitués à juger les êtres sur leurs actes, non sur leurs paroles. Ils savent qu'entre l'intention et la réalisation, il manque un chaînon : le pouvoir d'agir. Or, le pouvoir, ils venaient de le donner à Hitler. Peut-être pensaient-ils que l'exercice de gouvernement allait modérer l'extrémiste, comme il est d'usage ? Qu'Hitler allait se calmer en apprenant la dure loi de la réalité ?
Ils ignoraient qu'ils n'avaient pas désigné un homme politique, mais un artiste. C'est-à-dire son exact contraire. Un artiste ne se plie pas à la réalité, il l'invente. C'est parce que l'artiste déteste la réalité que, par dépit, il la crée. D'ordinaire, les artistes n'accèdent pas au pouvoir : ils se sont réalisés avant, se réconciliant avec l'imaginaire et le réel dans leurs oeuvres. Hitler, lui, accédait au pouvoir parce qu'il était un artiste raté. Il avait répété depuis dix ans : « Nous prendrons le pouvoir légalement. Après...»
Après, le pouvoir, c'était lui. »
« Il fit route pour Vienne où il reçut un accueil enthousiaste. Vienne, la ville qui l'avait humilié, refusé, jeté à la rue, réduit à la mendicité et au vagabondage, Vienne où il avait eu froid, faim, où il avait douté de lui, Vienne la byzantine, l'orientale, l'enjuivée, la courtisane sans scrupules et couverte de bijoux, Vienne se vautrait comme une chatte amoureuse sous ses pieds. Placé au dessus de deux cent cinquante mille personnes qui gémissaient de joie sur la place des Héros, il voyait mourir son passé, ses échecs, s'asservir ceux qui l'avaient rejeté et il savouraient, entre ses mâchoires serrées, ce délicieux goût de sang qu'accompagnent les extases du ressentiment. A Linz, il avait joui de joie. A Vienne, il jouissait de vengeance. »
